« On a une chance de voir des éléphants ? » La question tombe presque toujours le soir, posée timidement entre l’apéritif et le dessert, sur le ton qu’on prend pour demander une augmentation. Et chaque fois, nos guides font la même réponse : souvent, mais jamais à coup sûr. Le problème, c’est que l’éléphant ne lit pas notre planning.
Pourtant, le parc national de Khao Yai abrite l’une des plus grandes populations d’éléphants sauvages de Thaïlande : environ 400 individus selon la NWA. Mais ces messieurs-dames se partagent plus de 2 000 km² de forêt, et ne répondent ni au téléphone ni sur WhatsApp. Sur nos sorties, nous les croisons en moyenne près d’une fois sur deux (4,7 sur 10). En saison fraîche, de décembre à février, ils se montrent plus généreux : souvent plus de 7 sorties sur 10. Les mois plus calmes, on tourne autour de 3 sur 10, et nos guides développent une passion soudaine pour les papillons.
Attention, les éléphants ne sont pas des hirondelles : ils ne reviennent pas à date fixe. Ils seraient plutôt comme les champignons : certaines années, il y en a partout, d’autres, on se demande s’ils n’ont pas déménagé.
Bonne nouvelle quand même : grâce aux efforts conjugués des initiatives royales, des pouvoirs publics, des communautés locales et d’ONG comme la NWA, la population d’éléphants sauvages de Khao Yai augmente. Depuis deux ans, les rencontres sont nettement plus fréquentes dans les zones publiques et accessibles du parc. Les patrons sortent de leur bureau.
Leurs horaires d’ouverture ? Le petit matin et la fin d’après-midi, quand la chaleur retombe. On les croise alors près des prairies, des points d’eau et des salines, parfois au bord de la route qui traverse le parc, ou au pied de la tour d’observation de Nong Phak Chi à la tombée du jour.
Le reste du temps, la forêt laisse des indices : une branche fraîchement cassée, une empreinte grande comme une assiette, des excréments encore tièdes. Le genre de trouvaille qui fait briller les yeux d’un guide… et plisser le nez des clients. C’est pourtant souvent ainsi que commence une rencontre.
Car ici, c’est l’éléphant le patron. Pas de réunion, pas de négociation. D’ailleurs, face à un éléphant sauvage, quelques règles s’imposent, et nos guides les rappellent à chaque sortie.
En voiture, on reste à l’intérieur, à bonne distance, moteur allumé. On ne klaxonne pas : en quarante ans de carrière, aucun éléphant de quatre tonnes n’a jamais été impressionné par un klaxon. On n’allume pas les phares sur lui, et on ne le suit jamais. S’il avance vers le véhicule, on recule doucement et on lui laisse le passage : la route est à lui, nous ne sommes que de passage.
À pied, on garde le silence et ses distances, et on oublie le selfie. Si l’animal se montre nerveux (oreilles déployées comme des paraboles, tête relevée, queue dressée, barrissement), on se retire calmement. Et on ne le nourrit jamais : le patron fait ses courses tout seul.
Le patron passe, on attend, on admire. Et c’est souvent là, dans ce silence, que naît le plus beau souvenir du séjour.



